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Psychogénéalogie

Comment des suffragettes écossaises ont transformé l’Abbaye de Royaumont en hôpital militaire pour poilus

Et que faisait mon arrière-grand-mère parmi elles ?

Les écossaises héroïques qui posent pour cette photo en 1915 sont toutes médecins. Elles s’appelaient Docteur Frances Ivens (assise), Dr. Agnes Savill, Ruth Nicholson, Dr. Jessie Augusta Berry, Dr. Winnifred Margaret Ross et Dr. M.D. Hancock. Elles ont soigné les soldats blessés pendant la Première Guerre mondiale à l’abbaye de Royaumont, transformée par leurs soins en hôpital militaire.

J’ai découvert leur histoire en faisant des recherches généalogiques sur mon arrière-grand-mère qui s’est bizarrement retrouvée parmi elles. Non pas en tant que médecin, mais en tant que cuisinière et la seule Française à travailler avec ces médecins, infirmières et aides-soignantes écossaises dans cet hôpital, uniquement géré par des femmes.

Laissez-moi vous raconter l’histoire oubliée de ces femmes courageuses, véritables pionnières du féminisme.

Une abbaye abandonnée transformée en hôpital militaire

Située à 30 kilomètres au nord de Paris, l’abbaye de Royaumont était une abbaye cistercienne fondée en 1228 par Louis IX et sa mère Blanche de Castille. L’abbaye fut dissoute en 1791 pendant la Révolution française. Elle fut ensuite utilisée comme usine, puis laissée à l’abandon.

De janvier 1915 à mars 1919, l’abbaye fut transformée en hôpital militaire, l’Hôpital Auxiliaire 301, géré par les Scottish Women’s Hospitals (SWH) et placé sous la direction de la Croix-Rouge française.

vue du cloître de l'abbaye de Royaumont transformé en hôpital militaire pendant la Première Guerre mondiale
Vue du cloître de l’abbaye de Royaumont transformé en hôpital militaire pendant la Première Guerre mondiale. Public domain, via Wikimedia Commons.

Les suffragettes écossaises au travail

Quelle équipe infatigable, ces aristocrates écossaises ! Elles ont réussi à transformer une abbaye délabrée en un hôpital de guerre cinq étoiles !

Ces suffragettes issues de la haute société et très instruites avaient voulu participer aux efforts de guerre de leur pays. Le gouvernement britannique leur ayant répondu avec dédain de « rentrer chez elles et de rester tranquilles », elles se sont tournées vers la France, un pays moins avancé en matière de droits des femmes, mais qui a néanmoins accepté leur aide.

Le gouvernement français leur a accordé l’abbaye de Royaumont, à l’abandon, sans eau courante, sans chauffage ni électricité, comme lieu où installer un hôpital de guerre.

Elles se sont rapidement mises au travail malgré le défi que cela représentait et, en quelques semaines, ont transformé ces locaux délabrés en un hôpital de premier ordre qui a accueilli ses premiers patients en janvier 1915.

L’hôpital était dirigé par Frances Ivens (la troisième femme britannique à obtenir une maîtrise en chirurgie), entourée d’une équipe entièrement féminine composée de chirurgiennes, d’aides-soignantes, de radiologues et de conductrices d’ambulance, toutes écossaises.

N’oublions pas qu’avant la Première Guerre mondiale, les femmes n’avaient pas le droit de vote et que les rares femmes médecins ne s’occupaient que des femmes. Ces Écossaises ont été des pionnières qui ont ouvert la voie aux droits des femmes. Pour rappel : le droit de vote des femmes a été obtenu en 1918 au Royaume-Uni, mais seulement en 1944 en France.

D’autres hôpitaux gérés par des femmes ont été déployés par les Scottish Women’s Hospitals (SWH) en Belgique, en Serbie et en Russie. L’idée est venue du Dr Elsie Inglis, secrétaire honoraire de la Scottish Federation of Women’s Suffrage Societies, qui pensait que si ces projets hospitaliers réussissaient, ils feraient avancer le mouvement féministe «d’un siècle».

Trois conductrices d'ambulance à Royaumont pendant la Première Guerre mondiale. Photo en nor et blanc.
Trois conductrices d’ambulance à Royaumont pendant la Première Guerre mondiale. Public domain, via Wikimedia Commons

Les meilleurs médecins sont des femmes !

L’hôpital de Royaumont a traité plus de 10 000 patients pendant la guerre et a enregistré des taux de mortalité inférieurs à ceux de ses équivalents militaires. Pour leur contribution exceptionnelle, Frances Ivens et trente de ses collègues de la SWH ont reçu la Croix de Guerre en 1918.

Le mouvement SWH a donné aux femmes une occasion unique d’élargir leur expertise. Les médecins de l’abbaye de Royaumont ont réalisé des progrès significatifs dans le traitement de la gangrène gazeuse en combinant la radiologie, la bactériologie et la chirurgie pour diagnostiquer et soigner les soldats blessés.

Le Dr Weinberg, de l’Institut Pasteur, qui se rendait fréquemment à Royaumont, a déclaré avoir vu des centaines et des centaines d’hôpitaux militaires, mais aucun dont l’organisation et la direction ne lui avaient autant inspiré l’admiration. Il a ajouté qu’il ne pouvait imaginer aucune activité qui ferait avancer aussi efficacement la cause du mouvement féministe que le travail de l’hôpital des femmes écossaises.

Outre son excellence dans le domaine médical, Royaumont est devenu largement connu comme l’hôpital où l’on servait les meilleurs repas et le mieux géré de France.

« Les meilleurs repas » ! Était-ce parce que Jeanne Desborbes, mon arrière-grand-mère, y était cuisinière ? 😉

Mais que faisait donc là cette villageoise auvergnate ?

Je n’ai toujours pas réussi à comprendre comment elle était arrivée là !

Jeanne Desborbes est née en 1884 à Chevagnes, un petit village d’Auvergne. Mariée à dix-sept ans, elle avait trois enfants lorsqu’elle est devenue veuve à 27 ans. Elle tenait un petit commerce ou café avec son mari. Après sa mort en 1912, elle s’est retrouvée seule avec trois enfants. Et, oups, un quatrième est arrivé juste un an après la mort de son mari : Albert, l’enfant illégitime. Elle n’a jamais révélé qui était son père. Quant au père de Jeanne, il lui a reproché sa « faute » et ne lui a plus jamais adressé la parole.

Alors, avec Albert, Jeanne est partie à Paris pour fuir le scandale, laissant ses autres enfants à la garde de ses sœurs. D’une manière ou d’une autre, alors que la guerre faisait rage, elle fut engagée comme cuisinière à Royaumont. Il fallut renvoyer Albert en Auvergne. L’hôpital de guerre n’était certainement pas un endroit idéal pour un enfant en bas âge !

Mais comment a-t-elle commencé à travailler à Royaumont ? Je n’en ai aucune idée. Bien sûr, elle ne parlait pas anglais, mais les aristocrates écossaises parlaient parfaitement français.

Dans son ouvrage très documenté intitulé « The Women of Royaumont — A Scottish Women’s hospital on the Western Front », Eileen Crofton précise que les Écossaises n’aimaient pas travailler avec les Françaises. Lorsqu’un ancien patient, le chef cuisinier Michelet, avait réussi à rester travailler à la cuisine de Royaumont après s’être rétabli alors qu’il aurait dû retourner au front, une des membres du personnel avait écrit :

« Il règne actuellement un esprit très joyeux et optimiste dans la cuisine avec Michelet aux commandes. Il ne fait aucun doute que nos cuisinières et aides de cuisine préfèrent travailler avec un chef compétent à leur tête plutôt qu’avec ces Françaises d’une classe différente de la leur. »

Pourtant, mon arrière-grand-mère, une simple paysanne, continuait à y travailler comme cuisinière, probablement la seule personne d’origine française avec Michelet. Elle est mentionnée une fois dans le livre d’Eileen Crofton sous le nom de « Madame Jeanne, (une cuisinière française formée par Michelet) ».

La cuisine de Royaumont, avec plusieurs membres du personnel, dont le chef Michelet et mon arrière-grand-mère. Photo en noir et blanc.
La cuisine avec le chef Michelet et mon arrière-grand-mère (3e en partant de la gauche). Public domain, via Wikimedia Common

Alors, comment « Madame Jeanne », une femme simple et sans instruction, a-t-elle trouvé grâce aux yeux des dames écossaises, ces aristocrates, pionnières du féminisme ? Je me pose encore la question aujourd’hui.

D’une manière ou d’une autre, elle s’est montrée digne de travailler avec elles. Et elle est restée là jusqu’à la fin de la guerre, loin de ses enfants, au milieu de toute cette agitation, dans cette vieille abbaye entre les soldats blessés et la fine fleur de l’aristocratie écossaise, avec des bombardements si proches qu’ils devaient parfois évacuer les lieux.

Après la fin de la guerre, les dames écossaises n’ont pas oublié « Madame Jeanne ». On raconte dans la famille qu’elles l’ont aidée à s’établir. Elle a tenu des pensions de famille, d’abord sur la côte méditerranéenne, puis à Saint-Jean-de-Luz. Il semble que les dames écossaises soient revenues en France en vacances après la guerre et aient séjourné dans les établissements de « Madame Jeanne ».

Ce n’est qu’à l’âge de 13 ans, en 1923, que sa fille, ma grand-mère, Claudine, est retournée vivre avec Jeanne à Saint-Jean-de-Luz, où elle a dû aider comme femme de ménage et serveuse dans la pension.

Tout ce que j’ai découvert sur cette histoire, c’était bien après la mort de ma grand-mère. Et il n’y a plus personne pour répondre aux questions que je me pose encore. C’est pourquoi il ne faut pas attendre trop longtemps avant de se renseigner sur le passé de nos ancêtres. Et penser à interroger ceux qui sont encore là, tant que c’est possible.

L'équipe de cuisine  (9 femmes et un homme), avec le chef Michelet et mon arrière-grand-mère, assise à côté de lui pose dans le parc de Royaumont. Photo en noir et blanc
L’équipe de cuisine avec le chef Michelet et mon arrière-grand-mère, assise à côté.

Aujourd’hui, l’abbaye de Royaumont est un centre culturel qui se visite et propose des spectacles et des activités dans ce lieu magnifique marqué par l’histoire.

Sources :